L’amour sain, un art à réapprendre
- Véronique Devel
- 27 juil.
- 4 min de lecture

Tomber amoureux semble naturel.
Aimer durablement, en revanche, est un apprentissage.
La philosophe Arina Pismenny propose une distinction essentielle: être amoureux et aimer ne relèvent pas du même processus.
Le premier est un état neurochimique puissant, porté par la dopamine, l’ocytocine et la noradrénaline.
Il est intense, exaltant… et par nature transitoire.
Le second est plus discret, plus stable, et repose sur un choix conscient qui se renouvelle dans le temps.
Cette distinction change tout.
Car beaucoup de relations échouent non pas faute d’amour, mais faute de compréhension de ce qu’aimer implique réellement.
L’illusion de l’amour ressenti
Dans l’imaginaire collectif, l’amour est souvent confondu avec l’intensité émotionnelle. Plus c’est fort, plus ce serait “vrai”.
Pourtant, cette vision entretient une confusion dangereuse.
Comme le souligne Boris Cyrulnik: « On ne souffre pas par amour. On souffre parce qu'on a été mal aimé et qu'on a du mal à s'en remettre. »
Ce que l’on appelle “souffrir par amour” est bien souvent le résultat de blessures relationnelles, de schémas d’attachement insécures ou de dépendances affectives.
Ce n’est pas l’amour qui fait souffrir, mais la manière dont il est vécu, ou mal construit.
Ces schémas ne se limitent pas aux relations amoureuses.
Ils traversent toute notre vie relationnelle: la façon dont on reçoit une critique, dont on s’affirme dans un groupe, dont on prend soin des autres ou dont on tolère certaines dynamiques.
Ainsi, une rupture agit souvent comme un révélateur.
En thérapie, beaucoup découvrent que le problème n’était pas seulement la relation… mais leur définition même de l’amour.
Ce qui distingue les couples qui durent
Contrairement à une idée répandue, les couples épanouis ne sont pas ceux qui ne se disputent jamais.
Le conflit est inévitable.
Ce qui fait la différence, c’est la capacité à réparer.
Revenir l’un vers l’autre après une tension, restaurer le lien, reconnaître ses torts, écouter réellement: voilà ce qui construit un amour solide.
L’amour durable n’est pas un état sans friction, mais un espace où la relation est suffisamment sécurisée pour traverser les désaccords sans se détruire.
Aimer n’est pas tolérer la maltraitance
La pensée de Bell Hooks apporte ici un cadre particulièrement éclairant.
Sa position est sans ambiguïté: l’amour ne peut pas coexister avec la maltraitance.
Ce qui humilie, contrôle, rabaisse ou blesse de manière répétée n’est pas de l’amour, même si des sentiments forts y sont associés.
Cela peut être du désir, de la peur de perdre, de la dépendance… mais pas de l’amour.
Cette clarification est essentielle, notamment pour sortir de certaines justifications toxiques du type: “il/elle agit ainsi parce qu’il/elle m’aime”.
Non. L’amour ne détruit pas.
L’amour comme pratique, pas comme émotion
Bell Hooks propose une définition concrète et exigeante de l’amour.
Aimer, c’est exercer simultanément:
Le soin
L’affection
La reconnaissance
Le respect
L’engagement
La confiance
Et cela, à la fois envers l’autre et envers soi-même.
Cette vision déplace radicalement la perspective: l’amour n’est plus un sentiment que l’on ressent passivement, mais une pratique active, observable dans les comportements.
Par exemple, dire “je t’aime” n’a de valeur que si cela se traduit par des actes cohérents: écouter, soutenir, respecter les limites, encourager la croissance de l’autre.
L’amour de soi, condition et non luxe
Un point souvent mal compris concerne l’amour de soi.
Il est parfois perçu comme une forme de narcissisme ou d’individualisme.
Or, dans cette perspective, il est au contraire une condition fondamentale de l’amour de l’autre.
On ne peut pas offrir respect, présence et reconnaissance si l’on ne s’est jamais accordé ces éléments à soi-même.
Beaucoup de relations difficiles reposent sur cette impossibilité: donner ce que l’on n’a jamais reçu ni construit intérieurement.
Cela se manifeste par exemple par:
Une difficulté à poser des limites
Une tolérance à des comportements irrespectueux
Une peur excessive de l’abandon
Une dépendance à la validation extérieure
Réapprendre à s’aimer n’est donc pas un détour égoïste.
C’est une étape structurante pour créer des liens plus sains.
Réapprendre à aimer
Aimer devient alors un art qui demande de la conscience, de la responsabilité et de la répétition.
Cela implique de désapprendre certains réflexes: confondre intensité et qualité, tolérer l’inacceptable, chercher chez l’autre ce que l’on n’ose pas se donner.
Et d’apprendre autre chose: la constance, la réparation, le respect mutuel, la présence à soi.
L’amour sain n’est pas spectaculaire.
Il est souvent plus calme, plus stable, parfois moins “grisant”. Mais il est aussi profondément sécurisant, nourrissant et durable.
C’est peut-être cela, finalement, la vraie transformation: passer de l’amour qui se subit à l’amour qui se construit.
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